Le Pli #2

Fractionné et collisions 

Le Pli
4 min ⋅ 16/02/2026

novembre 2025, décembre 2025, février 2026

Bonjour, 

Je t’écris depuis l’automne qui pétille. Je t’écris depuis les premiers matins de gelée, des après-midis sous le soleil blanc, à vélo sous les grands hêtres, les mains sur le guidon engourdies par le froid. Je t’écris depuis les instants solitaires, un thé chaud et le claquement des braises qui se détachent les unes des autres et roulent, leurs joues orange vif, sur le flanc de la bûche qui disparaît dans le poêle. 

Dans ma dernière lettre je te parlais de tendresse. Je cherche encore un mot pour décrire celle, immense, qui relie Hana et Kirpal dans Le Patient Anglais de Michael Ondaatje. Ce monologue d’Hana, leur sommeil au bord d’une mine désamorcée.

J’ai cru que j’allais mourir. Je voulais mourir. Et je me suis dit que si je mourais, ce serait avec toi. En un an, j’en ai vu mourir, des types comme toi, aussi jeunes que moi. Je n’avais pas peur. Cette fois-ci, je ne me suis sûrement pas montrée courageuse. Je me disais, il y a cette villa, cette herbe… Nous aurions dû nous allonger ensemble, toi dans mes bras, avant de mourir. Je voulais toucher cet os de ton cou, ta clavicule, on dirait une petite aile toute dure sous ta peau. Je voulais poser les doigts dessus. J’ai toujours aimé la chair couleur de rivière et de rochers, ou comme l’oeil brun d’une Suzanne, tu la connais cette fleur ? Tu en as vu ? Je suis si lasse, Kip. Je veux dormir. Je veux dormir là, sous cet arbre. Laisse-moi mettre mon oeil tout contre ta clavicule. Je veux juste fermer les yeux et ne plus penser aux autres. Je veux trouver le creux d’un arbre, m’y blottir et m’endormir. Je veux être tout contre ta clavicule. Comme tu es méticuleux ! Savoir quel fil couper… Comment as-tu fait ? Tu répétais je ne sais pas, je ne sais pas, mais tu l’as fait. N’est-ce pas ? Ne tremble pas, il faut que tu sois pour moi un lit immobile, laisse-moi me pelotonner comme si tu étais un bon grand-père que je pouvais serrer dans mes bras. Je l’aime, le mot pelotonner, un mot si lent, qu’on ne saurait bousculer… 

(traduction Marie-Odile Fortier-Masek)

Plus loin, page 219, une autre vie, dans le ventre d’un cheval de craie, on retrouve le sapeur et une jeune femme anglaise. Un instant fait de petits gâteaux partagés, d’un linge imbibé d’eau de Cologne pour soulager l’esprit concentré, d’un goûter doux sur une bombe qui, cette fois, risque de détonner. Ondaatje nous emmène là où tout pourrait basculer et où tout pourrait ne pas advenir non plus. Là où la plus infime des tendresses nous enveloppera quoi qu’il arrive.


Je t'écris depuis novembre que j'apprivoise. La pluie tombe chaque jour, mais le soleil aussi, à sa façon. Après Le patient anglais, il me fallait une lecture radicalement différente. En septembre, j’ai eu pour cadeau un roman au titre intrigant : Harde, de Mardi Forestier, aux éditions Trouble. 

Harde est un(e) roman(ce) baroque, queer, initiatique et érotique où l’on suit Colombine, lavandière en quête d’indépendance et de passion. Faucons et lévriers, amantes et amies, départs et retrouvailles, entomologie, bals endiablés, désir et dérision, le tout dans une langue feuillue, touffue, luxuriante, futée, faite d’allitérations, de néologismes, d’un vocabulaire moyenâgeux, d’une grammaire inclusive et d’écriture narrative post-binaire.

J’aime assez nos langues qui se métamorphosent, se retournent sur elles-mêmes.

Bon, mais surtout, il y a quelque chose que j’adore faire : lire les remerciements des auteurices à la fin des livres. Souvent il s’agit d’une liste de prénoms, de noms de famille, des à, à, à, à,.

Mardi Forestier termine ses remerciements ainsi : 

Enfin, merci à mes lectaires, proches ou inconnuz, habituæs ou prosélytes, même les frileuz : je chéris nos collisions. 

Chérir nos collisions. 

Ça m’a plu, cette idée. Le choc, le heurt. Chérir cela. Ça m’a plu aussi, ne pas être certaine d’en comprendre le même sens que Mardi Forestier. Combien il peut être extrêmement difficile de les chérir, nos collisions. Combien parfois il est plus simple de s’en détourner.  

Ça t’inspire quoi, toi, chérir nos collisions


Je t’écris en fractionné, d’un mois et d’une humeur à l’autre. Novembre apprivoisé, décembre éloigné, janvier terrier, février esquissé. 

Le fractionné, c’est à la fois les intervalles et la répétition. 

L’intervalle, l’espace entre deux pieux d’une palissade ou de remparts.  

Avec intervalles, donc avec relâche. Lâcher, ancrer, lâcher, ancrer.

La répétition, c’est une autrice. Ces derniers mois, je me suis accompagnée de Dorothy Allison dont j’avais lu il y a plusieurs années L’histoire de Bone (Bastard Out Of Carolina, traduction Michèle Valencia).

J’ai enchaîné ses deux essais Peau, à propos de sexe, de classe et de littérature (trad. Nicolas Milon & Camille Olivier, Cambourakis) et Deux ou trois choses dont je suis sûre (trad. Noémie Grunenwald, Cambourakis). Puis, son recueil de poésie, Les femmes qui me détestent, traduit par Noémie Grunenwald encore, pour les éditions Hystériques & AssociéEs. 

Trois textes dans lesquels je me suis sentie… attentive et fractionnée. Trois livres pour retrouver la langue d’une autrice qui raconte être lesbienne aux états-unis, être trash, comment le féminisme peut, lui aussi, exclure. Elle raconte le sexe, le corps et le désir, la violence, les mots pour dire, les mots pour écrire. Elle raconte les femmes, les soeurs, les amantes, les mères et le rapport au territoire, enfant du sud, de l’arrière-pays. Dans chacun de ses textes on retrouve tout ça, ça se répète, c’est fractionné, ça relâche et puis ça plante son pieu, mais toujours ça dit différemment, toujours ça écrit un peu plus fort, un peu plus implacable, pour peu que l’on soit attentive. 


Voilà, je t’écris avec relâche, par intervalles, et pour rester dans la répétition, voici quatre morceaux, quatre collisions : 

Midnight Blues, Snowy White (1996)

Blue Notes, Meek Mill (2016)

Albatross, Fleetwood Mac (1968)

Albatross, Bert Dockx (2018)

Et toi, le long de quelle palissade gambades-tu en ce moment ? Tu es plutôt dans la relâche ou la plantation de piquets ? Ou les deux, par intervalles ?

Allez, bye. 

Lune 


PS : De répétition à pétition :

Un jour, dans une vie lointaine, en terrasse d’un café d’une ville bretonne, on m’a dit « les pétitions, ça ne sert à rien ». Souvent, pourtant, cela aide des associations à mener un travail invisible mais tellement important auprès des décideurs. Alors, si le coeur t’en dit, en voici une, deux minutes pour soutenir l’association Oiseaux Nature dans les Vosges dans leur lutte contre le piégeage : 

https://piegeage.association-oiseaux-nature.com/petition 

Merci !

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Le Pli

Par Lune Vuillemin